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Doro, la suite |
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La première nuit, on a mal dormi. Je l'ai prise avec moi dans le lit, ça me manquait, et j'avais peur de lui faire mal en bougeant. Elle, reconnaissante mais sale, a ronronné sans s'arrêter. On a passé la nuit à s'observer. Je l'ai emmenée avec moi à Montpellier, trois jours plus tard. Rendez-vous est pris chez le véto, vaccin, tatouage, stérilisation, la patte, la totale. Je suis son sauveur, elle me fait confiance. On monte un numéro de cirque : je mets ma main contre son épaule, elle s'appuie sur ma main et se laisse tomber, la voilà couchée en douceur. Elle mange, je vois son ventre s'arrondir, je me dis "elle profite, c'est bien". Je vois pas le véto qui va s'occuper d'elle, elle y reste la journée. Le soir, verdict. Elle a les deux pattes avant de cassées, le tibia de la droite, le coude de la gauche, ça c'est déjà ressoudé, rien à faire. Elle était pleine, on l'a avortée. Je me dis que j'aurais pas pu gérer trois chatons, je me dis qu'elle était trop faible pour aller jusqu'au bout. Pourtant quand je la vois si belle, je me dis... Je suis son sauveur, elle me fait confiance. Elle se cache sous le lit mais elle vient quand je l'appelle. Elle s'appuie contre ma main pour se coucher. Elle boite. Elle boitera à vie. Aujourd'hui, presque un an et deux kilos plus tard, elle boite mais elle marche, elle court, elle vole. Elle vit. Et je suis son repère, son filet de trapeziste (mais on a arrêté le cirque). Elle me ronronne quoi qu'il arrive, elle dort dans le lavabo quand je prends mon bain. Le matin, quand il est l'heure de se réveiller, il lui arrive de se coucher près de moi, front contre front, les yeux grands ouverts, à guetter les miens. Il lui a fallu un mois pour me donner ce que me donnait Julie après presque quinze ans. Je suis son sauveur, elle me fait confiance. La mort viendra d'ailleurs. Elle vit. Elle est belle. Il faudra que je la photographie quand elle vole. |